Décrypter l’attaque immunitaire contre la myéline

La sclérose en plaques (SEP) n’est ni une fatalité ni un mystère inaccessible, mais un défi dont la compréhension permet d’agir. Au cœur de ce défi, un mécanisme biologique complexe : la destruction de la myéline, cette gaine protectrice qui isole les fibres nerveuses dans le système nerveux central. Pourquoi le système immunitaire, censé nous protéger, s’en prend-il à cette structure essentielle ? Plongeons ensemble dans le cœur de cette bataille silencieuse, pour mieux la comprendre, et surtout, pour mieux la vivre.


La myéline : rôle clef et fragilité méconnue

Avant d’explorer les mécanismes immunitaires, arrêtons-nous un instant sur la myéline elle-même. La myéline est une gaine composée principalement de lipides et de protéines, enroulée autour des axones – les “câbles” qui relient nos neurones. Elle accélère la conduction de l’influx nerveux, un peu comme le plastique isole et optimise un fil électrique. Sans elle, les messages dans l’organisme ralentissent, se brouillent ou se perdent : c’est ce qui provoque les symptômes de la SEP.

  • Surface couverte : Elle couvre près de 1,5 million de kilomètres de fibres nerveuses dans le cerveau et la moelle épinière (source : Fondation ARSEP).
  • Renouvellement : Les oligodendrocytes, cellules spécialisées, fabriquent la myéline tout au long de la vie, mais leur capacité de réparation s'épuise lors des attaques répétées.

Dès lors, la question se pose : pourquoi ce système si bien huilé se dérègle-t-il dans la SEP ?


Quand le système immunitaire perd le nord : l’auto-immunité

Chez la plupart des personnes vivants avec la SEP, le système immunitaire – armée sophistiquée destinée à défendre l’organisme – se trompe de cible et s’attaque à la myéline. C’est ce que l’on appelle une maladie auto-immune. Mais comment cette confusion peut-elle se produire ?

  • Une perte de tolérance : Le système immunitaire, qui apprend normalement à distinguer le “soi” du “non-soi”, échoue ici à reconnaître la myéline comme un élément du corps.
  • Facteurs déclenchants : Certains virus (comme le virus d'Epstein-Barr, étudié récemment dans la cohorte de l’armée américaine, Science, 2022), sur une prédisposition génétique, semblent jouer un rôle de déclencheur.

Ce dialogue erroné entre les cellules immunitaires et la myéline est l’origine du conflit qui s’enclenche dans le cerveau et la moelle épinière.


Les principaux soldats de l’attaque immunitaire

La destruction de la myéline mobilise plusieurs types de cellules, chacune jouant un rôle bien précis. Comprendre qui agit à chaque étape est crucial pour mieux cibler les traitements.

Type de cellule Fonction normale Rôle dans la SEP
Lymphocytes T Dirigent l’attaque contre les microbes ; coordonnent la réponse immunitaire. Reconnaissent par erreur la myéline comme un agresseur, activent d’autres cellules, libèrent des signaux inflammatoires.
Lymphocytes B Produisent des anticorps contre les virus et bactéries. Fabriquent des anticorps anti-myéline, favorisent l’inflammation et la destruction des gaines.
Macrophages / Microglie Nettoient les débris, détruisent les pathogènes. Deviennent suractives, phagocytent (avalent) la myéline endommagée.

Etapes clés de la destruction de la myéline

Voici comment, par étapes successives, l’attaque immunitaire se met en place :

  1. Sensibilisation initiale : Sous l’effet d’un facteur déclencheur (génétique, environnemental, viral), le système immunitaire “s’entraîne” à reconnaître des fragments de myéline comme étrangers.
  2. Pénétration des cellules immunitaires : La barrière hémato-encéphalique, habituellement imperméable, devient moins étanche. Les lymphocytes T et B pénètrent alors dans le cerveau et/ou la moelle.
  3. Reconnaissance et activation : Les cellules immunitaires détectent des protéines de la myéline (par exemple la protéine basique de la myéline, MBP) et s’activent, amplifiant la réponse.
  4. Inflammation locale : Des signaux inflammatoires – cytokines comme l’interféron-gamma, TNF-alpha – sont relâchés, transformant la zone en “champ de bataille”.
  5. Destruction et disparition de la myéline : Les lymphocytes B produisent des anticorps qui ciblent la gaine. Les macrophages/microglie “nettoient” la zone, mais aggravent la démyélinisation en ingérant la myéline abîmée.
  6. Cicatrisation incomplète : Les tentatives de réparation par les oligodendrocytes échouent ou sont dépassées. La conduction nerveuse est altérée, voire interrompue.

Toutes ces étapes n’arrivent pas en même temps dans toutes les parties du cerveau, ni chez tous les patients. C’est pour cela que la SEP est si diverse dans ses manifestations.


Pourquoi justement la myéline ? Hypothèses et débats actuels

La question de savoir pourquoi la myéline est ciblée reste discutée. Quelques pistes principales émergent au fil de la recherche.

  • Mimétisme moléculaire : Certaines protéines virales ressembleraient à celles de la myéline, poussant le système immunitaire à s’attaquer aux deux (concept démontré avec le virus d’Epstein-Barr).
  • Défaillance du contrôle immunitaire : Chez les personnes atteintes de SEP, certains “freins” immunitaires (régulateurs, comme les cellules T régulatrices) sont moins efficaces.
  • Facteurs environnementaux : Manque de vitamine D, tabac, obésité ou infections infantiles pourraient favoriser la perte de tolérance immunitaire (source : Inserm). Les études épidémiologiques font état d’un risque accru de SEP chez les personnes ayant eu une infection à EBV dans leur jeunesse, avec un risque multiplié par 32 (Science, 2022).

SEP : une maladie immunitaire mais aussi de la réparation insuffisante

La SEP, c’est l’alliance d’une attaque et d’une capacité limitée à réparer les dégâts. Les oligodendrocytes, pourtant capables de régénérer la myéline, s’épuisent ou meurent à force d’agressions répétées.

  • Chez certaines personnes, un tiers des lésions seraient réparables dans les premières années, mais ce taux diminue avec l’âge de la maladie.
  • La recherche s’intéresse désormais aux moyens de stimuler cette réparation endogène (par exemple : stimulations médicamenteuses, transplantation cellulaire, pistes issues de la neurorégénération).

Du modèle scientifique à la réalité quotidienne : comprendre pour mieux agir

Derrière chaque mécanisme biologique, il y a la vie de tous les jours : celle des personnes concernées, de leurs proches, des soignants. Comprendre “qui attaque quoi, comment et pourquoi” permet non seulement de déjouer les idées reçues, mais aussi d’inspirer confiance aux nouvelles stratégies thérapeutiques.

  • Rôle des traitements immunomodulateurs : Ils agissent à différentes étapes du processus – bloquer l’entrée des lymphocytes dans le système nerveux central (natalizumab), baisser l’activité des lymphocytes (interférons, ocrelizumab), moduler la production d’anticorps (rituximab), etc.
  • Projet “remyélinisation” : De nombreux essais cliniques sont en cours pour restaurer la gaine de myéline – avec des espoirs majeurs pour les années à venir (MS International Federation, 2021).

Ce savoir partagé n’est pas une simple donnée scientifique, mais un jalon décisif pour reprendre la main sur la maladie : choisir, anticiper, et s’ouvrir à l’espoir d’un avenir où l’attaque de la myéline ne serait plus une fatalité.


Pour aller plus loin : sources et ressources fiables

  • Fondation ARSEP : www.arsep.org
  • Science, 2022 : "Longitudinal analysis reveals high prevalence of Epstein-Barr Virus associated with MS" (lien)
  • Inserm : "Sclérose en plaques : facteurs de risque et mécanismes" (dossier Inserm)
  • MS International Federation : "Promoting remyelination in multiple sclerosis" (lien)

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